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Les Juifs apprivoisent les fantômes de Berlin

Les Juifs apprivoisent les fantômes de Berlin

les-juifs-apprivoisent-les-fantomes-de-berlinjpg_page1Hitler voulait les éliminer et il a quasiment réussi. Pourtant ils reviennent dans la capitale allemande. En visite ou pour y vivre. Serveurs, guides ou enseignants, les juifs racontent.

«Ici, on me fiche la paix.» Itzhak est heureux: il a trouvé son eldorado. Serveur dans le café Luigi Zuckermann à la Rosenthalerstrasse 67, dans le centre de Berlin, ce jeune photographe israélien d’une trentaine d’années a quitté Tel Aviv il y a un an et demi. Il a laissé derrière lui famille et amis, mais surtout «une ambiance pourrie», entendez par là un nationalisme ultra-religieux qu’Itzhak abhorre.

Au grand dam de certains de ses proches, il a choisi Berlin comme destination. Capitale européenne des artistes sans le sou, cette ville est toujours plus «in»… y compris, semble-t-il pour les Israéliens. «Ceux qui viennent ici sont en majorité des artistes ou des homosexuels. Ils sont sympas, mais je ne recherche pas leur présence. Je veux vivre en paix», sourit-il dans sa barbe avant d’aller servir un client.

Vivre en paix, loin des conflits ou de l’Histoire, ce n’est pas le vœu de Tamar. Cette petite femme volubile est arrivée à Berlin il y a neuf ans avec son mari Nadav. Ils voulaient redécouvrir leur héritage – leurs aïeux étaient Berlinois – et terminer leur doctorat. Mais la capitale les a fascinés. Ils ont fini par défaire définitivement leurs bagages, fonder une famille et assumer leur identité juive à Berlin avec brio: Tamar et Nadav sont guides touristiques pour les Israéliens de passage.

Une mauvaise image
Un choix souvent incompris… par leurs compatriotes. «J’ai beau répéter que Berlin est extraordinaire, que je n’ai jamais été agressée, mes amis ont peur car les médias israéliens donnent l’image d’une Europe antisémite et islamisée. Certains nous rejettent même: quitter Eretz Israël, c’est à leurs yeux un acte de traîtrise.» Il y a cependant toujours plus d’Israéliens en visite dans la capitale, souligne son mari Nadav. «Mais la majorité vient pour s’éclater. L’Holocauste? Ils en ont assez d’en entendre parler. Je me demande comment la mémoire va être préservée», soupire le guide. Il est pourtant des lieux où elle est plus vivante que jamais. Le «quai 17», par exemple, à la gare Grunewald. Cet endroit où 55’000 juifs berlinois sont montés dans les trains pour aller vers la mort n’est égayé que par un bouquet de fleurs. Il a été déposé sur le sol froid par un groupe de vingt-cinq Israéliens qui ne sont à Berlin ni pour le fun ni pour y vivre, mais pour comprendre l’histoire du peuple auquel ils appartiennent.

C’est le cas d’Esther, originaire du Maroc. Vivre ici? Hors de question. Et ce n’est pas Elia, son amie qui a attendu trente ans avant d’oser visiter la capitale allemande, qui la contredira. Synagogue d’Oranienstrasse. Deux hommes et leur guide se promènent. Ils parlent hébreu; je tente ma chance et les invite à boire un café. Eran et Shimon, la soixantaine, sont d’origine polonaise. Ils sont bouleversés par cette ville dans laquelle leurs aïeux ont été massacrés. «Je suis ici pour pouvoir retrouver une vision normale de Berlin», avoue Shimon. C’est désormais chose faite. S’il lui a fallu se préparer intérieurement à cette visite qu’il repousse depuis tant d’années, lui et son ami Eran sont étonnés par les Allemands d’aujourd’hui. «Ils font tout leur possible pour que cette leçon universelle soit apprise. Les Israéliens ont trop tendance à s’approprier la Shoah. Décidément, je n’aime pas le nationalisme», souligne Eran avec un sourire. J’apprendrai plus tard que cet homme sympathique est en fait un magistrat israélien de très haut niveau, détesté par la classe politique nationaliste pour ses opinions de gauche…

Elle aimait un Allemand
Quant à leur guide, Nirit, elle se rappelle de la réaction de sa grand-mère quand elle est partie, il y a vingt-deux ans, pour épouser l’Allemand qu’elle aimait. «Elle hurlait: ‘je n’ai pas quitté l’Allemagne pour que tu y remettes les pieds!’» Ses compatriotes? Rarissimes. «On n’est pas à New York. Ceux qui vivent ici sont soit des étudiants, soit des entrepreneurs, soit des gens mariés à des Allemands.» Et ils sont mal vus, dit-elle, par les Juifs allemands qui en ont assez de l’amalgame juif=israélien et qui veulent vivre dans leur capitale comme n’importe qui d’autre.

Montrer patte blanche
Au 18e siècle, Moses Mendelssohn aussi voulait faire de ses coreligionnaires des citoyens allemands comme les autres pour mettre fin aux persécutions. Triste ironie, sa dépouille repose à quelques mètres de celles de 2045 Juifs tués lors de l’Holocauste. Mais il n’a pas totalement échoué. A cinq minutes de là, en effet, des enfants jouent dans la cour de la Judische Oberschule de Berlin dont Mendelssohn était l’un des fondateurs. C’est la journée portes ouvertes. Après avoir montré patte blanche à la sécurité, je suis emportée un joyeux tumulte: hébreu, anglais, allemand, russe, les enfants s’interpellent dans toutes les langues. Mixité linguistique… et religieuse: près de 40% des 420 élèves de cet établissement qui enseigne, outre les matières profanes, la Torah et le Talmud ne sont pas juifs. On vient ici pour «la tolérance et la discipline», souligne Christiane, mère de deux élèves de 11 et 15 ans. «Ce mélange culturel et religieux est passionnant!» La salle de spectacle parle d’elle-même: kippas sur la tête d’hommes orthodoxes et de femmes libérales, musique du monde entier… Cette mixité a tant de succès que la directrice, Barbara Witting, a pensé à ouvrir des classes à l’étranger. Puis elle a renoncé: c’est ici, dans la Berlin nouvelle, que cette école dans laquelle Mendelssohn voyait l’avenir de la société allemande doit s’enraciner.

Chez les ultra-orthodoxes
Autres rues, autres horizons. La yeshiva Beis Zion, à Berlin-Est, est ultra orthodoxe. Comme il m’est impossible d’y entrer, j’aborde du monde devant ses portes sous l’œil de la police qui protège les lieux. La chance me sourit: Dovid Rose, rabbin et directeur de cette école religieuse, finit par s’arrêter. Rien de Berlinois dans ce Britannique qui a vécu longtemps en Israël et qui, on le sent, n’est pas particulièrement heureux d’être en Allemagne. Il est là depuis cinq ans pour accomplir une mitzva, une bonne action: guider dans la foi les quelque 40 familles qui gravitent autour de lui, principalement issues d’ex-URSS. Sa yeshiva a pour mission de «rejudaïser» ceux qui ont grandi sous le communisme pour qu’ils n’oublient plus leur identité juive.

L’intégration? Une catastrophe! «Oublier notre identité de Juifs, c’est nous exposer aux sanctions de Dieu», ose-t-il dans une allusion à peine cachée à l’Holocauste. Quant à faire confiance aux Allemands… le rabbin grimace. Il demande à ses élèves de cacher leur kippa sous une casquette, évite certains quartiers et n’a aucun contact avec les Allemands. Méfiance, donc.

Et pourtant, les Allemands affrontent leur passé avec courage. La grand-mère d’un ami berlinois, Lars Urban, ne dit-elle pas: «Nous sommes tous responsables»? Et la nouvelle génération prend elle aussi ses responsabilités, comme en témoigne la récente exposition «Hitler et les Allemands». Très bien accueillie par la critique ainsi que par la majorité des Juifs eux-mêmes, elle raconte sans concession la sinistre adoration que portaient les Allemands au «Führer». On en sort écœuré. Soulagé, aussi. Car c’est peut-être bien cette juste introspection qui a transformé Berlin en un endroit dont Itzhak peut dire: «Ici, on me fiche la paix».

Une histoire chaotique

Selon Jacques Ehrenfreund, professeur de judaïsme à l’Université de Lausanne, 175’000 Juifs – soit 5% de la population berlinoise – vivaient dans la capitale avant la guerre. Certains quartiers en comptaient 30 ou 40%, voire la majorité de ses habitants. La communauté est anéantie par la Shoah et en 1945, il ne reste plus que 1500 à 2000 Juifs à Berlin. La situation change ensuite: entre mai 1945 et la création de la RDA, en 1949, l’Allemagne se transforme en camp de transit pour les rescapés d’Europe de l’Est. Parmi eux, entre 200 et 300’000 Juifs arrivent dans les camps de déplacés, dont 95% quittent l’Allemagne pour les Etats-Unis ou Israël. En 1949, la communauté israélite est donc microscopique. Il faudra attendre la chute du Mur pour qu’elle grandisse. A ce moment, l’Allemagne ouvre en effet sa porte aux émigrants d’ex-URSS et la population juive triple largement, faisant de Berlin sa ville de prédilection: on compte actuellement 10 à 20’000 juifs dans la capitale, dont 80% sont originaires d’ex-URSS.

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