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L’islamisme égyptien cherche sa place dans la révolution

Les jeunes insurgés de la place Tahrir ont déclenché un bouleversement qui se ressent jusque dans les rangs des salafistes et des Frères musulmans. Enquête sur ces ultra-religieux qui cherchent, à tâtons, leur place dans la nouvelle Egypte.

Longue barbe et djellaba blanche immaculée, le sheikh Mohamed Hassan est une star. Il anime, deux fois par semaine, une des émissions les plus suivies du monde arabe, sur la chaîne de télévision religieuse égyptienne Al Rahma. Et rien d’autre que le Coran ne semble l’intéresser.

Rien, pas même cette révolution démocratique égyptienne qui, pourtant, passionne le monde entier. Car lorsqu’on lui demande ce qu’il pense de cette révolte inespérée, il concède à peine être satisfait «que les gens puissent choisir leurs dirigeants». Pour le reste, à l’image du mouvement salafiste dont il est le leader en Egypte, le sheikh reste en retrait. «La politique, ce n’est pas mon problème. Les salafistes sont totalement inexpérimentés dans ce domaine. Et alors? Ne rien connaître des mensonges et de la manipulation qui conditionnent l’accès au pouvoir, c’est une vertu», lance-t-il avec une pointe de dédain.

Salafistes indifférents
C’est que le salafisme, mouvement ultra-conservateur d’origine saoudienne et qui s’est implanté en Egypte dans les années 1920, reconnaît à peine l’Etat égyptien. Et à l’heure du référendum qui devait amorcer un changement de Constitution il y a une semaine, les salafistes n’ont montré qu’indifférence ou réprobation envers la mobilisation des Egyptiens. Un petit vent de changement souffle pourtant sur le monde ultra-conservateur du sheikh Hassan. «Certains de ses membres, surtout les jeunes, pensent à créer un parti politique, maintenant que l’Egypte est libre», souligne Husam Tamam, un des chercheurs égyptiens les plus renommés en matière d’islamisme, qui n’est pas si étonné que cela de voir les fondamentalistes guigner du côté de l’actualité politique. «Le salafisme ne peut être indéfiniment coupé de la réalité. Lui aussi va devoir changer. Et, probablement, évoluer sur certains points cruciaux.» Ira-t-il jusqu’à changer d’avis sur la nomination d’une femme ou d’un copte à la tête de l’Etat? Les salafistes refusent pour l’instant obstinément d’envisager cette situation. Mais la révolution a bien montré que tout, ou presque, est possible…

Nouvelles options, nouveaux défis… C’est bien ce qui semble déstabiliser les Frères musulmans, qui eux, sortent de l’ombre après des années de persécutions. Et qui préparent une véritable offensive de charme. Mission: rassurer. Une tâche pas facile pour ce mouvement accusé à d’innombrables reprises d’intégrisme et de terrorisme, dont le seul nom donne de l’urticaire aux chrétiens coptes d’Egypte et plus loin, à l’Occident. Mais ils veulent saisir cette chance qu’ils ont enfin de pouvoir exprimer leurs revendications… et «montrer qui nous sommes vraiment», comme l’affirme avec force sourires Esam Elaryan, représentant des Frères musulmans en Egypte.

Créer un parti politique
Car la confrérie a bien l’intention de rafler quelques sièges aux prochaines élections parlementaires, prévues en septembre. D’ici là, elle devra créer un parti politique auxquels tous les citoyens puissent s’identifier. Un vrai défi pour les Frères, qui militaient jusqu’à présent sous des slogans tels que «l’islam est la solution» ou «le Coran est notre Constitution»… Le nom du parti est trouvé: ce sera «Justice et Liberté». Mais les cadres peinent à trouver un programme clair pour cette nouvelle coalition. Le mouvement connaît également, pour la première fois, un conflit générationnel.

Pas facile de faire parler d’une même voix la vieille garde prudente et les jeunes Frères qui ont voulu la chute de Moubarak tout de suite, et qui sont sortis de la place Tahrir forts de leur immense succès. C’est du moins ce que pense Khaled Hamza. Islamiste réformiste, passionné par les nouvelles technologies, l’homme dirige le site Internet des Frères Musulmans, «Ikhwanweb». «L’exploit de renverser Moubarak a été relevé sans aucun discours idéologique religieux. Ils sont tout simplement démodés», souligne-t-il entre deux gorgées de Coca-Cola. Que feront les Frères musulmans dans cette nouvelle Egypte? «Ils vont avant tout chercher le consensus. La majorité absolue serait très mauvaise pour le pays, qui subit cette configuration depuis 60 ans. Il faut régler les problèmes internes: beaucoup de nos membres sont attirés par le salafisme, qui est en contradiction avec l’idée même de l’Etat.»

Et la démocratie? «Le mouvement en accepte les procédures et les valeurs depuis 40 ans», rappelle Khaled Hamza. «La révolution exige la liberté, pas l’application de la charia!» A côté de lui, un jeune homme sourit. Il n’a pas 30 ans, il s’appelle Hatem et quand on lui demande quelle est sa couleur politique, il n’a pas une hésitation: «Je suis un islamiste démocrate». Décidément, l’Egypte n’en finit pas de nous surprendre.


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