Eclairer l’obscur

Comment trier quand les nouvelles sanglantes s’accumulent? Au nombre de morts? Et si nous cherchions plutôt à rendre les tragédies plus intelligibles?

17 juillet, 20h48. Une triste ligne s’affiche sur mon écran: „Crash en Ukraine – pas de signe de survivants sur le site du crash de l’avion”. Vite, une photo. Ce soir, je suis responsable des sites Internet – ceux de bluewin et du quotidien la „Liberté” notamment – et tout le monde attend du neuf sur ce drame. Dans le moteur de recherche de Keystone, je tape „Ukraine+Malaysia”. Tout devient vert et gris. Vert de l’herbe sur laquelle reposent les morts, vert des uniformes des vivants. Gris du ciel devenu tombeau, gris des milliers de débris qui jonchent le champ. Je redoute de visionner ces photos que je dois pourtant sélectionner soigneusement, car à l’ats, on n’a le droit que de suggérer la mort, jamais de la dévoiler.

L’agence Keystone, elle, montre tout. En effet, elle s’adresse à des professionnels avertis: nous, les journalistes. Professionnels? Certainement. Avertis? Ce mot me laisse songeuse. Peut-on, une fois pour toutes, être „avertis” de cette douleur humaine que nous relatons?

En deux ans, elle s’est déclinée sous mes yeux dans des centaines de clichés. Je me rappelle avoir dû chercher: „Lampedusa+funerals”. „Gaza+Hamas”. „Syria+army”. Souvent, un nom suffisait: „Aleppo”. „Homs”. „Bagdad”. Parfois, la quête de photos publiables s’est avérée infructueuse, comme lorsque j’ai tapé „Pakistan+attack+acid” ou voulu illustrer un encadré sur le nombre d’enfants syriens tués dans la guerre, et écrit ces mots malheureux: „Syria+children”.

Oui, je suis journaliste professionnelle, car j’ai acquis un savoir-faire qui me permet de traiter l’actualité avec pertinence. Mais l’on a beau être „averti”, l’horreur peut surprendre, comme en ce 17 juillet face au cliché qui illustre cet article, en page 3 de la recherche „Ukraine+Malaysia”. Dieu sait pourquoi – s’il a quoi que ce soit à voir avec tout ça – ce que ces pieds morts suggéraient m’est apparu insupportable.

Urgents, points de situation, encadrés,  reportages, premiers jets: à l’ats, nous „disons” ce monde fou minute après minute. 9h00: dix morts à Gaza. 9h15: les cadavres du crash en Ukraine toujours à l’abandon. 9h30: un bateau surchargé coule au Bangladesh. 9h45: des immigrés morts asphyxiés au large des côtes italiennes. 10h00: des familles massacrées en Syrie. 10h15: vingt morts dans un attentat à Bagdad. Face à cet écran qui se remplit à une vitesse prodigieuse de dépêches de l’Afp, de Reuters, d’Ansa ou de Dapd, nous devons faire des choix: c’est notre mission.

Et l’occasion de vérifier que le métier de journaliste requiert – j’ose le mot! – une certaine dose de cynisme. Plus il y a de morts, plus c’est spectaculaire, plus c’est proche, plus la priorité sera élevée. Ce réflexe est justifiable du point de vue médiatique si l’on s’en tient à la formule du „mort au kilomètre”, gagnante à tous les coups.

Il fait pourtant sombrer dans l’oubli – et avec quelle vitesse! – tous ceux qui meurent au même moment, mais juste un peu plus loin. Ainsi, depuis le 8 juillet, le nombre des dépêches sur la Syrie a chuté vertigineusement, devancées par celles qui relataient l’offensive israélienne à Gaza. Ecrasante concurrence: le conflit israélo-palestinien n’a besoin d’aucune analyse pour passionner le public, certain de savoir à l’avance où sont les bons et les méchants. On ne peut en dire autant de la guerre syrienne, dont les enjeux sont désormais d’une grande complexité.

Il doit donc être fait de cela aussi, notre métier: rendre compréhensible ce qui est compliqué, proche ce qui semble éloigné, accessible ce qui apparaît mystérieux. Saisir les mouvements de fond lors des tempêtes, éclairer l’obscur conflit d’une lumière d’humanité, en un mot: rendre le monde plus profondément intelligible. Une tâche quasi impossible pour les journalistes d’agence dont la mission est de transmettre la news brute, difficile pour tous les autres par manque de temps et de moyens.

Une tâche si nécessaire pourtant, pour que les morts oubliés le soient un peu moins et que le zapping morbide auquel nous nous adonnons parfois gagne en humanité.

Eclairer l’obscur


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