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Les médias face au « marathon du désastre »

Les médias face au « marathon du désastre »

Daesh s’impose dans l’espace médiatique à la fois par des crimes spectaculaires et une communication bien rodée. Comment ne pas faire le jeu des terroristes? Quelques éléments de réflexion après les attentats de Paris.

Alexandra Herfroy-Mischler est enseignante et chercheuse au Département de journalisme et de communication à l’Institut Harry S. Truman pour l’avancement de la paix à l’Université hébraïque de Jérusalem. Avec Andrew Barr, un de ses étudiants, elle a récemment analysé les 62 vidéos d’exécutions produites au cours de la première année d’existence de l’Etat islamique afin de comprendre comment il propage son agenda politique et religieux. Ce décryptage inédit a fait l’objet d’un article scientifique présenté à l’Institut Reuters de Journalisme de l’Université d’Oxford.

EDITO+KLARTEXT: Dans vos travaux, vous montrez que Daesh a mis en place une communication très sophistiquée. Comment en est-on arrivé là?

Alexandra Herfroy-Mischler: Après les attentats du 11 Septembre, le fait que certaines chaînes d’information diffusent des vidéos produites par Al-Qaïda a provoqué une vaste polémique, car elles attribuaient ainsi le même statut à une source terroriste qu’à une source officielle ou experte. La recherche en contre-terrorisme a établi que les médias occidentaux ont contrecarré ce phénomène en citant exclusivement des sources occidentales. Un autre courant argumente que c’est précisément cette attitude qui a poussé les djihadistes à se tourner vers les médias en ligne. Ils ont créé leur propre agence de presse qui produit des vidéos formatées pour différentes audiences afin de diffuser leur agenda politique et religieux auprès de publics cibles. Par exemple, une vidéo destinée au public occidental montrera seulement le début d’une décapitation et finira avec un gros plan de la tête posée sur le cadavre. Les exécutions à destination du monde arabe, elles, montrent l’intégralité de l’exécution car contrairement à la télévision occidentale, les chaînes arabes comme Al-Jazeera ou Al-Arabiya diffusent ces vidéos. Notre recherche a montré que l’on a affaire à une segmentation des audiences, un produit marketing «clés en mains» qui correspond aux critères de sélection de l’information propres à chaque média cible. Daesh a élaboré un narratif et une communication, mais c’est avant tout par ses actes qu’il fait parler de lui… Alors que les médias relaient les actes de terrorisme comme des événements en soi, les terroristes de Daesh accordent peu d’importance au nombre de morts ou au mode opératoire. Ce qui compte, c’est le message: la reconnaissance politique du califat et la punition des «impies», «apostats» et «croisés» dans l’optique de l’islam salafiste. La bataille médiatique revêt d’ailleurs à leurs yeux la même valeur que celle du djihadisme. Ainsi, chaque décapitation ou acte kamikaze est justifié en fonction d’un narratif politico-religieux. Cette vision met en avant, d’une part le lien présumé d’un pays avec des «impuretés» commises en tant que «croisé», d’autre part la mission de «purge divine» pour renforcer l’autorité politique du califat dans une visée messianique.

On ne peut pas éviter de parler de l’Etat islamique. Comment échapper dans ce contexte au piège qu’il tend aux médias?

La question est complexe. Dans un article précédent, j’ai démontré qu’il y a toujours une tension, lors d’opérations visant à combattre le terrorisme, entre le droit de savoir des citoyens et la nécessité du silence d’un point de vue du renseignement. Je crois qu’un débat interne à la profession doit se faire, en corrélation avec les cellules de crise anti terroristes, pour savoir comment parler de l’Etat islamique. Son existence et son mode opératoire montrent en effet les limites des pratiques journalistiques, de la démocratie et de la liberté d’expression qu’il utilise à des fins de propagande politico-religieuse.

Pour mener ce débat, il faut du temps. Or le temps, en cette période de crise, c’est justement ce qui manque…

Ne pas le prendre, c’est céder à ce que certains chercheurs ont appelé le «marathon du désastre», soit un phénomène d’accumulation fébrile et continue d’informations factuelles autour d’une crise. L’atmosphère devient alors totalement anxiogène et les terroristes ont tout loisir d’imposer non seulement leur violence, mais aussi le sens qu’ils voudraient nous voir attribuer à l’événement. C’est ce que j’appelle la «dictature du narratif»: les bourreaux imposent à leurs victimes à la fois la souffrance et la signification de la souffrance. Les journalistes doivent s’en délivrer pour éviter de relayer aveuglément le chaos et la peur que l’Etat islamique prétend avoir instillés dans les veines de la démocratie «impure et croisée» qu’est la France.


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