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Par passion et pour la liberté d’un blog

Par passion et pour la liberté d’un blog

Jean-François Schwab a allié son amour du journalisme et des Etats-Unis dans un blog comptabilisant près de deux millions de vues. Rencontre et questions sur une démarche bénévole.

Si le pessimisme était une maladie, son enthousiasme en serait le remède: Jean-François Schwab saisit toutes les occasions d’être heureux et, généreux, il ne manque jamais de vous rappeler que vous aussi, you can do it. Un optimisme inné auquel les circonstances ont donné raison dans tous les coins du monde où ses pieds l’ont porté – notamment aux Etats-Unis, la terre promise de sa plume.

L’histoire commence par un film, de ceux où l’on voit des méchants à chapeaux poursuivis à cheval par un shérif, pistolet dans une main et lasso dans l’autre. Jean-François a huit ans et sa mère est fan de Westerns. L’enfant s’enthousiasme pour l’infinitude des paysages qu’il aperçoit à l’écran. «Cela a été une révélation: je me voyais quitter la petite Suisse pour explorer la grande Amérique», raconte-t-il, un sourire éclairant ses yeux bleus. Il a beau aimer sa Romandie natale, elle lui semble parfois étroite. «Ces montagnes enserrant le lac, ces petites villes… je rêvais d’ailleurs». «Moby Dick» de Herman Melville et «Le tour du monde en quatre-vingts» jours de Jules Vernes nourrissent son imaginaire, tout comme les éditions de feu le quotidien La Suisse que son père feuillette chaque jour à midi.

Habité «depuis toujours» par l’écriture, Jean- François Schwab dévore les pages de la mystérieuse rubrique «monde». Burkina Faso et Guatemala, Ouagadougou et Sydney, il apprend le nom des villes et des pays, tente de déchiffrer l’actualité qui défile: cet exercice quotidien devient un rituel. «J’ai pris conscience du fait qu’il y avait un métier qu’on pouvait exercer ailleurs», raconte-t-il en savourant un thé aux épices dans la vaste cuisine de son appartement situé sous la gare de Lausanne. Il ne manque pas une apparition télévisuelle de correspondants comme Georges Baumgartner au Japon ou Philippe Mottaz aux Etats-Unis. «Etre à leur place, j’imaginais que c’était le truc suprême.»

Devenu RP à 26 ans grâce à un stage de deux ans à La Côte, le jeune journaliste tourne en rond: l’actu régionale, ce n’est pas sa tasse de thé. Il veut «raconter le monde, aller plus loin»: ce «plus loin», ce sera Berne. Peu exotique? Ne vous fiez pas aux apparences car sur la Länggassstrasse se trouve la rubrique étrangère de l’agence télégraphique suisse. Une fenêtre d’où il observera le monde pendant plusieurs années. Il sélectionne et réécrit des dépêches, lance des coups de fil à des porte-parole récalcitrants et lit tout ce qui mentionne: «Amérique».

Ah, l’Amérique, ce vieil amour qui ne le lâche pas! A 35 ans, Jean-François Schwab lui dit enfin «oui». Ayant démissionné de l’ats, il débarque à Seattle, une ville de la côte ouest où il a quelques amis. «J’avais besoin de sortir de la mécanique factuelle de l’information pour retrouver la lenteur, le terrain, le portrait, me passer enfin d’intermédiaire pour raconter, moi, ce que je voyais», explique-t-il.

Aux Etats-Unis, les médias suisses ont déjà leurs envoyés. Ni une ni deux, Jean-François transforme cet écueil en opportunité: «J’ai pensé: si personne n’a de travail pour moi, je vais me créer un poste de correspondant!» Or, il a passé toute l’année 2007 à lire les sites et les blogs des médias américains. «Ils étaient très exhaustifs et très pointus. Classés par sujet, certains recevaient jusqu’à dix nouveaux posts par jour. J’ai trouvé génial d’avoir accès gratuitement à pareille quantité d’informations et je me suis dit: pourquoi ne pas écrire un blog moi aussi? Ce serait le regard d’un Européen sur les Etats- Unis… »

C’est ainsi que naît AmericaPolyphony, un matin du mois de février 2008. Jean-François Schwab réalise ses deux premiers reportages sur les meetings de Barack Obama et de Hillary Clinton lors des primaires démocrates. Par une heureuse erreur, il est référencé par Google News comme le blogger de la présidentielle américaine du Courrier International, auprès duquel il avait inscrit son blog. «Cette faute m’a valu plus de 100000 visites par jour, un chiffre hallucinant. Google s’est ensuite aperçu de sa méprise mais j’avais eu le temps de me créer un bassin de fidèles», dit-il avec modestie.

Ce qui aurait pu être un dada passager s’est transformé en hobby durable et chronophage. Revenu de Seattle depuis huit ans après y avoir vécu deux ans, à nouveau employé par l’agence télégraphique suisse en rubrique étrangère, Jean-François Schwab travaille au moins une heure par jour sur AmericaPolyphony sauf s’il s’accorde des vacances. Seul maître à bord, sans aucun contributeur externe, il a rédigé près de 2500 notes et papiers, fait du live blogging lors de grands événements, livre sa newsletter à 1500 adresses e-mails et compte plus de 20 000 visites par mois.

Tenir un blog, il le recommande chaudement: «Cela permet une liberté de ton et de sujet que l’on retrouve rarement dans les rédactions. Et puis, les gens adorent qu’on leur raconte un pays de façon un peu plus personnelle qu’à travers l’actualité. Je trouve d’autant plus dommage que ce format ne soit pas davantage exploité par les médias.»

Son travail a parfois été repris dans des revues de presse concernant les élections américaines et il a constaté une fois ou l’autre que des collègues s’inspiraient de ses trouvailles. Mais il ne cherche pas à rentabiliser son hobby. «J’ai bien sûr été un peu déçu que mes tentatives de crowdfunding remportent si peu de succès et que le Courrier International ne fasse jamais un geste malgré mon statut de blogger invité, mais je porte peut-être une responsabilité dans cette situation. Je suis si tourné vers les Etats-Unis que j’en oublie un peu la Suisse romande et je ne sais peut-être pas trop me vendre…»

Le journaliste n’a jamais vraiment non plus cherché à faire migrer AmericaPolyphony sur un média qui le rétribue. «J’y ai pensé plusieurs fois mais si je m’insérais dans un projet médiatique, je craindrais de perdre la liberté rédactionnelle totale dont je bénéficie actuellement.» Jean-François Schwab mène donc son projet de façon entièrement bénévole. «Ce n’est certainement pas un modèle économique recommandable. Si je travaillais avec d’autres personnes, je ne serais pas fier de ne pas pouvoir les payer mais là, je ne peux m’en prendre qu’à moi.»

En huit ans, deux millions de clics de France, de Suisse, de Belgique, du Québec et d’Afrique francophone ont applaudi le travail de ce professionnel qui veut «être un passeur, mettre en valeur le travail des autres». La grosse tête, ça n’est pas son truc, même si son blog cité par Télérama comme l’un des plus pointus en matière de politique américaine fait référence pour les journalistes francophones travaillant aux Etats-Unis. Lui, ce qu’il aime, c’est écrire. Après avoir publié un recueil de nouvelles dont une érotique, chroniqué plusieurs auteurs américains et fait partie du comité d’un festival littéraire appelé «L’Amérique à Oron», il finalise actuellement un recueil de 14 short stories américaines.

A 43 ans cette année, la curiosité tout azimuts de Jean-François Schwab l’a poussé à explorer son pays fétiche bien au-delà de la Maison Blanche. Sport, science, culture, littérature et j’en passe, AmericaPolyphony propose comme son nom l’indique de multiplier les échos de la vie outre-atlantique. «J’y ai par exemple raconté les quatre mois de traversée des Etats-Unis effectués avec ma compagne lors de notre tour du monde».

2016 sera une année mouvementée pour AmericaPolyphony. Jean-François y analysera pour ses lecteurs toutes les subtilités de l’élection présidentielle américaine, en dépit d’engagements qui s’annoncent déjà très prenants. Après tout, yes he can!

http://alterjournalisme.blogs.courrierinternational.com http://www.lameriqueaoron.ch/le-festival/

Quelques blogs de journalistes romands

Visuel pauvre, articles peu fréquents: la blogosphère n’est guère investie par la plupart des journalistes de Suisse romande. Quelques exceptions méritent d’être citées: les Béquilles de Jean-Claude Péclet (http:// bequilles.ch), sobre mais bien alimenté et personnel, ou les Commentaires de Philippe Barraud, une tentative opiniâtre de «résistance obstinée aux assauts du politiquement correct».

D’autres blogs, de teinte politique, ont un usage plus professionnel. Comme celui de Chantal Tauxe pour le compte de L’Hebdo (www.hebdo.ch/les-blogs/tauxe-chantal- pouvoir-et-pouvoirs), ou celui de Pascal Décaillet qui recycle ses commentaires publiés ou lus ailleurs (http://pascalde- caillet.blog.tdg.ch). D’ailleurs on trouve la majorité des blogs de journalistes sur les sites de magazines ou de quotidiens, qui leur dédient des pages web comme http:// blog.24heures.ch/journalistes ou http:// blog.tdg.ch/journalistes . Parmi eux, l’un des plus fertiles est celui – pour donner l’exemple? – du responsable des blogs pour la Tribune de Genève, Jean-François Mabut: «Vu du Salève» (http://jfmabut.blog.tdg.ch). La rédaction de La Liberté, elle, a décidé de publier des chroniques par thème.

A signaler encore le Lausanne Bondy Blog, né en 2008, une belle expérience issue d’une création de L’Hebdo dans la banlieue parisienne. Mais avec moins d’un billet par jour, le rythme de publication est relative- ment faible pour un blog collectif (www.lausannebondyblog.ch); il l’est encore plus pour le Vernier Bondy blog.

Il existe par ailleurs des blogs de voyage, comme celui de Bernard Pichon, www. pichonvoyageur.ch, ou sportifs comme le collectif www.cartonrouge.ch. Mais rares sont ceux qui résistent à l’usure d’une activité qui pour valoir la peine est chronophage et requiert un renouvellement permanent. C’est ainsi que s’épuisa Piques et répliques, blog consacré pendant deux ans à la critique des médias. A.J./A.M.

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