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« Nos gammes sont simples, mais à la moindre fauss...

« Nos gammes sont simples, mais à la moindre fausse note… »

L’un n’a qu’un an et demi tandis que l’autre en compte 118 : au cœur du Jura, L’Ajoie et Le Franc-Montagnard misent sur la proximité avec leurs lecteurs et tiennent bon. Avec une approche et un fonctionnement très différents.

Plus qu’un journal, Le Franc-Montagnard est le gardien de papier de la mémoire des Jurassiens du district de Saignelégier. Du haut de ses 118 printemps, cette vénérable publication offre au lecteur qui se plonge dans ses archives un délicieux aperçu de la vie d’autrefois. Dans le premier numéro datant du 10 décembre 1898, on trouve d’innombrables propositions de ventes d’animaux, de demandes de personnel – « cherche jeune fille sachant traire » -, d’annonces de naissances et de décès, certaines ayant d’ailleurs lieu le même jour, et des articles qui, comme dans tout journal, reflètent les préoccupations des lecteurs. On y parle de folles innovations scientifiques, de faits divers étranges – « Elle mangeait ses livres » -, d’horlogerie et d’évolution du monde agricole.

Conteur de l’intime
Ces pages jaunies fascinantes, Philippe Aubry les a tournées maintes et maintes fois et lorsqu’il parle de « son » journal, il est intarissable. Le journaliste nous accueille au quartier général du Franc-Montagnard à Saignelégier, une toute petite rédaction à côté de la gare dont on ne peut franchir la porte sans qu’en exhale les effluves typiques de l’imprimerie. Ici, trois journalistes et des typographes travaillent côte à côte et d’ailleurs, avant de prendre la plume, Philippe Aubry a travaillé 22 ans comme « typo ». Personne ne connaît mieux la maison que lui qui y a passé 42 ans. « Quand j’ai été nommé rédacteur au Franc’, je me suis formé à l’ancienne : sur le tas », raconte-t-il avec un sourire derrière sa moustache grise.

« Le tas », celui des mille histoires petites et grandes que des milliers de Franc-montagnards lui ont confiées au détour d’une ruelle, au coin d’une table familiale ou sur un de ces champs où passaient leurs bestiaux. Philippe Aubry, né et originaire du coin, revendique un profond attachement à la tradition de ce journalisme qui va dans l’intime pour raconter les étapes de la vie. Naissances, décès, mariages : travailler au « Franc’ », c’est aller au-delà du scoop ou de l’enquête pour se transformer en conteur. « Quand quelqu’un meurt, soit la famille écrit quelque chose dans le journal, soit je me déplace pour faire l’éloge du défunt. Les proches apprécient de pouvoir parler », raconte-t-il. Le Franc-Montagnard a aussi la tradition de célébrer les octogénaires, nonagénaires voire centenaires. « A l’époque, on consultait les listes de l’état civil pour les repérer. Désormais, ça se passe par bouche à oreille ». Philippe Aubry les rencontre et cherche ce qui donnera relief à leur récit. « Un jour, une vieille dame m’a dit : mais, monsieur Aubry, je n’ai rien à vous raconter, moi ! Elle m’a ensuite expliqué qu’enfant, elle parcourait plusieurs kilomètres à pied pour aller à l’école et en revenir. J’avais mon histoire… »

« Ici, ce n’est pas Chicago »
Les scoops, les enquêtes, la news, qui forment l’essentiel du travail de nombre de rédactions, revêtent ici un caractère presque secondaire. D’abord, « ici, ce n’est pas Chicago même si on a toujours quelque chose à raconter grâce à une vie culturelle associative et sportive très dynamique », explique Philippe Aubry. La fréquence des publications – mardi, jeudi et samedi – n’aide pas non plus. « Si Donald Trump débarquait avec son hélicoptère à Saigne’ mercredi, il faudrait qu’on attende jeudi pour en parler. On est vite dépassés par les quotidiens ! », s’esclaffe Philippe Aubry.
A l’époque, il arrivait que Le Franc-Montagnard relate des événements régionaux, nationaux voire internationaux. Le 14 avril 2012, la rédaction a ainsi pu exhumer les archives du journal racontant cent ans auparavant le naufrage du Titanic. Mais depuis 2008, la délimitation géographique est claire : on parle des Franches-Montagnes. Cette année-là, il a fallu se serrer la ceinture et revoir le fonctionnement de la rédaction. « Nous avons dû procéder à deux licenciements. Sans cela et une réflexion sur sa gestion, le journal n’aurait pas pu continuer à exister », soutient Jean-Maurice Donzé, président du conseil d’administration des éditions L’Ajoie et Le Franc-Montagnard SA.

Un journal pour la table de la cuisine
Sa survie économique, Le Franc Montagnard la doit à un modèle hybride. La moitié des revenus sont issus des abonnements et de la publicité, l’autre moitié des travaux de l’imprimerie « qui compte des clients fidèles du monde de l’industrie », précise le président. En ce qui concerne le journal lui-même, son financement est réparti à 50% sur les abonnements (179 francs par année) et 50% pour la publicité que font paraître les commerçants locaux gérés par Publicitas. Migrer sur le web ou du moins, y développer une offre, Jean-Maurice Donzé n’y pense pas. « Le Franc’ comme L’Ajoie sont des journaux qu’on doit pouvoir trouver sur la table de la cuisine. Introduire une formule numérique sans cannibaliser le papier me semble très difficile et pour le faire, il faudrait avoir plus de moyens financiers. Sans compter qu’on ne saurait pas combien demander aux lecteurs, et quelle serait la viabilité de ce modèle », explique-t-il.

La modernisation des moyens de production – le premier numéro offset est sorti en 2000 et le journal est passé au format tabloïd en 2011 – devrait contribuer au dynamisme du titre, tous comme les efforts constants pour maintenir la publicité. « Au vu des moments difficiles que traverse l’économie, on ne peut cependant garantir la pérennité au-delà de 12 à 15 mois », souligne Jean-Maurice Donzé.

Véritable institution, Le Franc-Montagnard compte 2300 abonnés soit près d’un quart des 10’000 habitants de la région, sans compter qu’il passe de main en main. Philippe Aubry estime ainsi à 6000 le nombre de lecteurs, des lecteurs dont les exigences ont beaucoup évolué. A l’époque, il était coutume que des mamans au foyer écrivent dans le journal pour arrondir les fins de mois, et beaucoup de correspondants n’avaient aucune formation de journaliste. Aujourd’hui, le Franc’ s’est professionnalisé. « Bien sûr, on est tout petits. J’entends souvent : le Franc’, il est vite lu… mais il y a un attachement profond des gens de la région à cette publication », relève Philippe Aubry. Un attachement sur lequel la rédaction devrait pouvoir compter pour assurer son avenir.

Conquérir les cœurs en innovant
A quelques kilomètres du centenaire franc-montagnard vient de naître un nouveau titre : L’Ajoie. Crée le 21 octobre 2014 à Porrentruy, chef-lieu de la région, il doit son existence au conseil d’administration du Franc-Montagnard. « Il n’y avait que peu d’informations locales dans le district de l’Ajoie. On s’est dit : pourquoi ne pas tenter le coup ? », commente Jean-Maurice Donzé.
Ce nouveau-né est nourri par quatre journalistes entre trente et quarante ans qui, venus d’autres titres – radio locale et RTS notamment – se sont lancés dans l’aventure avec enthousiasme. Parmi eux, Sébastien Jubin et Elise Choulat. La rencontre se déroule dans un café près de la gare de Glovelier, un petit village à mi-chemin entre Saignelégier et Porrentruy, les liaisons ferroviaires entre les deux villes n’étant pas forcément évidentes.

« Les gens s’assoient et racontent leurs histoires »
Arrivés tout sourires au lieu du rendez-vous, les deux journalistes partagent visiblement une même vision du métier. Créer un journal papier est un projet « fou » qui les a immédiatement attirés, tout comme la perspective de « mettre les mains dans le cambouis », bien loin du journalisme par téléphone pratiqué par nombre de leurs collègues. « Notre bureau donne sur la rue, avec une grande baie vitrée. Les gens entrent, s’assoient et racontent leur histoire. On les connaît rapidement et en retour, on est vite perçu comme une célébrité locale », raconte Sébastien Jubin. Ici, écrire un article revient à « faire des gammes au solfège : c’est simple, mais s’il y a la moindre fausse note, c’est la guerre ! On nous le fait comprendre tout de suite, haut et fort. On réapprend le métier tous les jours », dit-il en riant. Cette proximité est à la fois un avantage et un inconvénient. « Le moindre détail est tout, sauf un détail. Et même si je ne me suis jamais censurée, je redouble d’attention lorsque j’écris : impossible de sortir sans que quelqu’un nous reconnaisse et vienne nous faire un commentaire sur nos articles », souligne pour sa part Elise Choulat.

Prévisions à court terme seulement
C’est que près d’un quart des 24’000 habitants de L’Ajoie lisent leurs articles qui paraissent, comme pour Le Franc-Montagnard, mardi, jeudi et samedi. Le titre qui compte 1500 abonnés payant 182 francs par année se transmet largement de façon informelle, et le président du conseil d’administration Jean-Maurice Donzé se dit satisfait de sa progression économique. « Financièrement, on tend au point mort entre les bénéfices et les investissements. Il faut cependant rester très attentifs et nous ne pouvons pas faire de prévisions au-delà de fin 2016 », souligne-t-il. Soutenu par les abonnements et la publicité – des annonceurs du district qu’il a fallu convaincre, le titre étant très neuf – L’Ajoie a contribué à se faire connaître par un tout-ménage distribué 14 fois par année. La stratégie web n’est pas plus à l’ordre du jour que pour Le Franc-Montagnard. « La première page du journal est sur notre site, mais c’est tout. Notre priorité, c’est le papier », souligne Jean-Maurice Donzé.

Le nécessaire « pas de côté »
Et pour le vendre, le papier, il faut faire preuve d’originalité, surtout lorsque le titre est neuf. Bonne nouvelle pour L’Ajoie, Elise Choulat et Sébastien Jubin semblent n’être jamais à court d’idées : tirer « les grandes histoires des petites », c’est leur dada. « Par exemple, on ne suit pas que les grands procès mais aussi ceux qui peuvent concerner tout un chacun. J’ai couvert celui d’un homme qui s’est retrouvé devant le juge pour une affaire de tri des déchets, ce qui pourrait arriver à n’importe qui », illustre Elise Choulat. En politique aussi, ils cherchent à faire un pas de côté pour raconter ce qui ne pourrait pas l’être dans Le Quotidien Jurassien. « Lors des élections cantonales et fédérale en 2015, on a donné la parole à tous les candidats de la région. Plus de 80 politiciens ont écrit sur le thème de leur choix. C’a eu un très grand succès, seuls ceux qui ne voulaient pas vraiment être élus ont refusé ! » raconte Sébastien Jubin, amusé.

« Le journalisme local a un avenir »
Autre aspect qui distingue L’Ajoie de la ligne plus traditionnelle du Franc-Montagnard : l’ouverture sur le monde. Le journal compte une rubrique appelée D’ici mais d’ailleurs. Les journalistes y ont d’abord raconté le parcours d’habitants de la région partis s’installer ailleurs, avant de faire le portrait d’étrangers venus s’installer dans la région. Ils n’hésitent pas non plus à faire écho à l’actualité internationale, comme lors de l’attaque du Bataclan à Paris, en novembre 2015. « Nous avons alors recueilli le témoignage de gens de Porrentruy et alentours qui étaient sur place », explique Elise Choulat.

Une ouverture sur le monde
Le journalisme incarné et de proximité qu’ils pratiquent, les deux professionnels n’y renonceraient pour rien au monde. D’autant que cette forme de métier a un avenir : « ce qu’on fait, les gens ne le trouvent nulle part ailleurs et ils sont demandeurs », affirme Elise. Dans un monde globalisé dont les informations qui nous parviennent tendent parfois à l’uniformité, il y a fort à parier que les récits proches et colorés de Philippe Aubry, Elise Choulat, Sébastien Jubin et de tous leurs confrères et consœurs de la locale trouveront toujours leur public.


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