Par la femme survint le bouleversement

Pendant que leurs maris étudient, les femmes haredim travaillent. D’abord limités à l’enseignement dans leur communauté, les emplois occupés par ces ultra-orthodoxes se diversifient. Au péril de rendre poreuses les frontières du ghetto ?

La femme a été créée pour être l’auxiliaire de l’homme. Voici comment on peut résumer la manière dont le monde ultra-orthodoxe juif envisage traditionnellement la répartition des rôles au sein du couple. Rien de très original pour une société conservatrice, si ce n’est que l’organisation pratique qui en découle est en train de permettre aux femmes… de s’émanciper, grâce au monde du travail.

Le spirituel et le matériel

Dans le monde harédi, c’est traditionnellement aux épouses qu’incombe la tâche de gagner l’argent nécessaire au foyer, en plus des responsabilités liées à l’éducation des enfants. Les hommes, eux, dédient l’essentiel de leur temps à l’étude de la Torah. Cette activité a toujours été considérée comme un devoir religieux pour tout juif observant, mais elle a pris une importance centrale pour la communauté harédie après la Shoah. Il s’agissait de faire revivre un judaïsme quasi anéanti en permettant aux hommes de s’y consacrer à plein temps. Aux hommes, le spirituel ; aux femmes, le matériel.  Pendant longtemps, elles ont majoritairement perçu leur travail comme un complément aux subsides de l’Etat et un moyen de se gagner une part de paradis en permettant à leurs maris de devenir des « fils de la Torah »

La fin du « shtetl »

Plusieurs changements ont touché ces dernières années la société harédie, qui évolue et s’adapte, contrairement à l’image figée qu’on en a trop souvent. « On ne vit plus dans un shtetl », commente Tali Prekesh, ultra-orthodoxe ayant grandi à Mea Chearim et journaliste pour le site d’information ynetnews. Entendez par là qu’au fur et à mesure de la croissance démographique des harédims (qui représentent aujourd’hui environ 8% de la population en Israël) les frontières entre le monde religieux et séculier sont davantage poreuses.

Alors même qu’il avait pour but de préserver les traditions, le travail des femmes est pour beaucoup dans ce changement de perspective. L’année 2003 a été décisive : l’Etat, devant le poids des subsides accordés à des familles harédies toujours plus nombreuses, a décidé de réduire de moitié les montants octroyés.

De Mea Chearim à la high-tech

La communauté a réagi en envoyant massivement les femmes sur le marché de l’emploi. En 2015, 73% d’entre elles travaillaient, contre 52% des hommes selon les chiffres avancés par Lee Kahaner, chercheuse auprès de l’Institut d’étude de la démocratie en Israël. Plus important encore que leur nombre, c’est la nature des postes recherchés qui change la donne.

Encouragées par des programmes étatiques, une partie d’entre elles quittent l’enseignement, qu’elles exerçaient au sein de la communauté pour un salaire dérisoire, afin de briguer des emplois bien payés hors du monde ultra-orthodoxe. « Depuis 2015, 54% de ces femmes travaillent dans l’économie, la high-tech ou le droit », relève Lee Kahaner. Et en ramènent de nouvelles idées. Celle, par exemple, que les loisirs sont importants pour une famille. Ou que les enfants devraient aussi s’adonner à des matières profanes comme l’anglais et les mathématiques.

A l’épicentre du conflit

Le travail n’est cependant pas une potion magique. Evincées des catalogues Ikea, forcées de s’asseoir à l’arrière des bus, de laisser leur place aux hommes dans les avions, on ne compte plus les affaires qui montrent les réticences du monde harédi à laisser une place aux femmes. De Naomi Ragen à Esty Weinstein, elles-mêmes prennent parfois la plume pour raconter des parcours très difficiles, voire tragiques.

Pour la journaliste ultra-orthodoxe Tali Prekesh, on aurait tort de stigmatiser les haredims. « Ils évoluent dans une culture conservatrice et craignent de perdre leurs privilèges, exactement comme les hommes non-religieux il y a trente ans ! » Mais les « craignant Dieu », mis au défi par l’ultra-capitalisme et la société israélienne qui exige d’eux une plus grande implication économique et militaire, vivent une tension fondamentale, entre radicalisation et ouverture au monde extérieur. Le travail des femmes permet des changements en douceur, mais la situation est fragile. « Il faudra voir si l’implication grandissante des hommes dans le monde des entreprises ne finira pas par les renvoyer à la maison », conclut Lee Kahaner.


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