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La judéité vérifiée par l’ADN en Israël

La judéité vérifiée par l’ADN en Israël

Des rabbins recourent à l’ADN pour confirmer l’appartenance au judaïsme. Une méthode controversée.

Déterminer qui est juif grâce à un test sanguin, voilà une méthode qui rappelle des heures sombres de l’Histoire. En Israël, les tribunaux rabbiniques y recourent pourtant de manière croissante pour déterminer, lorsqu’il y a un doute, l’appartenance au judaïsme d’une personne. La question apparaît souvent au moment du mariage qui doit être casher selon les autorités orthodoxes qui gèrent tout ce qui relève du droit privé. D’habitude, elles demandent à voir la ketouba, l’acte de mariage juif des parents, mais de nombreux Israéliens sont incapables de la fournir. Parmi eux, 400’000 ressortissants d’ex-URSS qui l’ont perdue lors de la Shoah ou lors du régime soviétique.

La biologie au secours du judaïsme

« Ma question est la suivante : comment ramener ces gens au sein de notre peuple ? », interroge Yossef Carmel en se tâtant la barbe, dans son bureau de Jérusalem. Pour ce président à la cour rabbinique israélienne et directeur de l’institut Eretz Hemdah, qui forme les juges de demain, la solution se trouve au fond d’une éprouvette : celle de Karl Skorecki. Ce généticien du Technion de Haïfa a comparé les séquences ADN d’environ 2000 personnes juives avec celles de 11’500 non-juifs de 67 populations différentes dans le monde. Son travail paru dans l’American Journal of Human Genetics en 2006 a déterminé grâce à l’analyse des marqueurs génétiques contenus dans le noyau mitochondrial que 40% des juifs ashkénazes descendent de quatre femmes ayant vécu il y a plus de mille ans. Or, le noyau mitochondrial n’est hérité que de la mère. Les juges rabbiniques israéliens, ne reconnaissant que la transmission matrilinéaire du judaïsme, considèrent cette découverte comme l’occasion rêvée de rétablir facilement les juifs qui ne peuvent le prouver. « Nous ne forçons personne à faire ce test mais si le résultat est positif, cela influence favorablement notre décision », affirme le juge Carmel qui dit voir chaque année des centaines de cas. Il a donné une impulsion décisive à cette méthode et ne voit aucun problème éthique. « Soyons clairs : le gène juif, ça n’existe pas. Rien ne distingue notre ADN de celui du reste de l’humanité, et peut-être que même moi, je ne descends pas de ces quatre femmes. Mais si je peux aider ne serait-ce qu’un seul juif, je n’hésite pas », soutient-il avec véhémence.

Un « danger terrifiant »

Déceler la judéité par séquençage, voilà qui est loin de faire l’unanimité chez les rabbins. « Ces tests sont une atteinte à notre loi et à notre communauté. La tradition juive ne détermine pas l’identité par la science, mais grâce à un processus complexe de présomption », réagit Seth Farber, fondateur et directeur de ITIM, une ONG qui aide les Israéliens aux prises avec leurs autorités rabbiniques. Au-delà du processus, il s’inquiète du « danger terrifiant que ces tests d’ADN représentent pour l’avenir du judaïsme. Est-ce qu’un jour, on interdira à quelqu’un qui n’est juif qu’à 75% d’épouser un partenaire qui lui, l’est à 96% ? Les questions d’ADN créent des frontières artificielles et sans précédent entre juifs », affirme ce rabbin, scandalisé. De fait, les recours de familles choquées par la méthode se multiplient ces derniers mois devant les cours rabbiniques. ITIM a d’ailleurs porté un cas devant la Cour suprême religieuse, et la question agite actuellement jusqu’au Parlement israélien.

Le résultat « d’une histoire et d’une culture »

Dans le monde scientifique aussi, on s’interroge sur la démarche. « S’il n’y a rien de choquant à explorer le patrimoine génétique d’un individu par un test ADN, je trouve problématique de vouloir en tirer des conclusions quant à une identité culturelle voire ethnique. Ces tests n’ont qu’une valeur statistique, indicative et par conséquent non-déterminante. De plus, le judaïsme est le résultat d’une histoire et d’une culture. Il ne peut être réduit exclusivement à l’hérédité », réagit Jacques Beckmann, professeur émérite de médecine génétique à la Faculté de biologie et de médecine de l’Université de Lausanne. Prouver biologiquement l’identité juive, voilà une idée que la science, domaine étranger à toute vérité éternelle, pourrait bientôt réfuter. En 2018, une étude controversée affirmait ainsi que l’ADN mitochondrial se transmet… aussi par le père.

 

Proches génétiquement des Palestiniens

  • La séparation entre juifs syriens/européens (ancêtres des ashkénazes) et les juifs iraniens et irakiens (ancêtres des séfarades) est apparue il y a environ 2500 ans. Les parents les plus proches génétiquement des actuels séfarades sont les Druzes, les Bédouins et les Palestiniens. Quant aux ashkénazes, ils sont étroitement liés aux Italiens. Quant aux juifs éthiopiens, ils forment leur propre groupe génétique distinct, ce qui résulte probablement des conversions locales menées par les fondateurs juifs, selon une étude publiée par l’American Journal of Human Genetics en 2010.
  • La plupart des juifs ashkénazes sont les descendants d’autochtones européens convertis au judaïsme, et non d’individus qui auraient quitté Israël et le Moyen-Orient il y a environ 2000 ans, selon un article de Nature Communications paru en 2013. Cette étude contredit la croyance selon laquelle les juifs ne seraient arrivée en Europe centrale qu’après la guerre perso-byzantine, entre 602 et 628. Elle montre aussi le rôle significatif de la conversion des femmes locales dans la formation des communautés ashkénazes.
  • Enfin, sur le plan médical, trois quarts des juifs ne peuvent pas digérer le lactose, et les ashkénazes sont deux à quatre fois plus susceptibles que le reste de la population de développer la maladie de Crohn, un désordre inflammatoire du tube digestif. Précisons encore que malgré les rumeurs persistantes, aucune preuve scientifique d’une intelligence juive particulière n’a jamais été trouvée…

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