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Des mots sur l’amertume d’être mère

Des mots sur l’amertume d’être mère

Regretter d’avoir eu des enfants, voilà qui n’est pas simple à avouer. Dans un livre enfin traduit en français, la sociologue israélienne Orna Donath a brisé un long silence.

Il y a les femmes heureuses d’être mères, dont on retrouve souvent les clichés extatiques sur les réseaux sociaux. Les femmes qui voudraient l’être, parfois livrées à une bataille intime et douloureuse. Les femmes qui ne veulent pas être mères et s’en portent bien, si elles font abstraction de la vindicte populaire. Et puis il y a les femmes qui sont mères et le regrettent profondément. Ces mères qui la plupart du temps, n’osent pas avouer leurs sentiments, ont trouvé une voix en la chercheuse israélienne Orna Donath. La quarantenaire aux airs d’Amy Winehouse a sorti en 2015 la première étude sur la question après avoir interrogé 23 Israéliennes qui, si elles avaient su ce que représentait la maternité, ne se seraient jamais lancées dans l’aventure. Traduit dans une dizaine de pays, « Regretting Motherhood » a provoqué une avalanche de débats, de conférences, d’articles et de tweets passionnés, notamment en Allemagne. Désormais aussi en français, l’ouvrage lève un tabou d’autant plus fort qu’avoir un enfant est considéré comme un choix valant tous les sacrifices. Interview.

Comment vous est venue l’idée d’écrire sur ce sujet ?

Une phrase m’avait marquée lors de mon étude sur les juifs israéliens ne souhaitant pas d’enfant. On leur disait : « Tu vas regretter ». J’ai trouvé étrange que ce sentiment soit brandi comme une menace lorsque les femmes ne veulent pas être mères, tout en excluant qu’il puisse exister après la naissance d’un enfant. Certaine que certaines mères regrettaient, j’ai décidé d’écrire ma thèse à ce sujet.

Qu’est-ce qui vous a surpris en menant votre recherche ?

A quel point la société refuse de reconnaître qu’il puisse exister un regret après la transition vers la maternité, alors que cette émotion humaine peut accompagner n’importe quelle décision ou relation. Car la maternité est une relation qui peut changer la vie des femmes d’une façon qu’elles n’imaginaient pas une seconde encore avant la naissance. Accepter ce regret signifierait cependant devoir repenser un ordre social profitant largement à la nation, à l’économie, à la logique capitaliste et aux intérêts patriarcaux. C’est pourquoi de nombreuses sociétés martèlent que la maternité n’est qu’une question de nature. Qu’il est naturel, pour une femme, de vouloir devenir mère, parce qu’elle est femme ; qu’il est naturel qu’une femme saine, physiquement et émotionnellement, sache que faire après la naissance (« l’instinct maternel »), parce qu’elle est femme ; et qu’il est naturel que toute femme envisage la maternité comme un changement qui en vaut la peine ; c’est l’essence de son existence, parce qu’elle est femme.

Tout en disant regretter d’être mères, les femmes interrogées soulignent aimer leurs enfants. Pourquoi ?

Regretter la vie sans enfant ne signifie pas forcément vouloir effacer l’enfant spécifique dont on est la mère.  Faire cette distinction permet aux mères de déconnecter, même un instant, le cordon ombilical imaginaire qui les relie à leur progéniture pour établir une relation au-delà des identités mère/enfant. Mais l’ordre social actuel ne permet pas cet autre lien. Une mère est une mère. En tant que telle, elle ne peut échapper à son identité. La philosophie de Sigmund Freud est la source de cette croyance fondamentale. Dans ses études, la mère n’existe que comme fonction pour l’autre ; sa propre expérience de la relation mère/enfant est totalement ignorée. Ce mépris pour les mères en tant que sujets ainsi que leur assignation à un rôle crucial dans le développement émotionnel de l’enfant les positionne comme un vague arrière-plan dans la vie de leur enfant ; une mère est quelque chose qui à la fois, existe et n’existe pas.

Le fait que des femmes osent exprimer leur regret peut-il changer la vision de la maternité ?

L’expression de l’affliction et de l’ambivalence devient très normée. Cela peut être bénéfique pour les mères qui se voient rassurées, mais pour une société qui considère toujours la maternité comme quelque chose de sacré, donner cette bouffée d’air permet d’échapper à des changements structurels profonds. En réalité, la libération de la parole préserve l’état des faits.

Votre propre perception de la maternité a-t-elle changé ?

Non. J’ai su dès l’âge de 16 ans que je ne serais jamais mère, et j’en suis certaine encore aujourd’hui. Ce n’est pas pour autant que je mène une vendetta contre la maternité, comme j’ai pu parfois le lire. Je veux que mes trois nièces grandissent dans un monde où elles auront la liberté de décider si elles veulent ou non avoir des enfants.

A lire : Orna Donath, « Le regret d’être mère », paru aux éditions Odile Jacob en novembre 2019.


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