Auschwitz, champ de bataille mémoriel

Les commémorations des 75 ans de la libération du camp de concentration ce jeudi en Israël provoquent un affrontement diplomatique inédit entre la Russie et la Pologne. Le président polonais, Andrzej Duda, boycottera l’événement

C’est le plus grand événement diplomatique jamais organisé par Israël. Quarante et un chefs d’Etat, 50 pays représentés, 10 000 policiers à pied d’œuvre. La commémoration de la libération du camp de concentration d’Auschwitz-Birkenau ce jeudi à Jérusalem attire plus de monde que les funérailles de Yitzhak Rabin. Mais les préparatifs ont été marqués par des tensions inédites qui «transforment la mémoire de la Shoah en zone de guerre», selon les mots de Havi Dreifuss, directrice du Centre pour la recherche sur l’Holocauste en Pologne au Mémorial de la Shoah de Yad Vashem.

Cette guerre mémorielle oppose deux belligérants, la Russie et la Pologne. Dernier signe d’escalade: le président polonais Andrzej Duda a refusé de participer aux célébrations. Surpris qu’un tel événement se tienne à Jérusalem le 23 alors que, quatre jours plus tard, son pays organisera une cérémonie à Auschwitz-Birkenau, il s’est désisté en apprenant qu’il n’aurait pas le droit de prononcer un discours officiel alors que Vladimir Poutine, lui, s’exprimera. Rien d’étonnant au vu du profil de l’organisateur: Moshe Kantor, un oligarque russe proche de Vladimir Poutine et par ailleurs président du Congrès juif européen. De son côté, Israël a clairement indiqué sa préférence pro-russe. D’abord, parce que Moscou n’a jamais autant compté au Proche-Orient, notamment en Syrie. Ensuite, parce qu’en vue des élections législatives du 2 mars, Benyamin Netanyahou cherche à conquérir les voix des Israéliens d’origine russe, première communauté du pays avec plus d’un million de membres.

L’histoire instrumentalisée

Si les tensions sont si fortes entre Moscou et Varsovie, c’est que tous deux instrumentalisent l’histoire de la Seconde Guerre mondiale. «La mémoire collective russe repose sur deux piliers: la fin de l’Empire avec la Révolution d’octobre 1917 et la victoire de l’URSS sur l’Allemagne nazie. Le fort patriotisme qui a accompagné la création de la Russie après la fin du communisme a mis la Seconde Guerre mondiale au premier plan», explique Vera Kaplan, vice-directrice du Centre Cummings pour les études russes et est-européennes de l’Université de Tel-Aviv. Quant à la Pologne, «elle a ceci de particulier qu’elle est à la fois le territoire où la vie juive a été la plus florissante et celui où les massacres de l’Holocauste ont été les plus amples», relève la professeure Havi Dreifuss, spécialiste de l’histoire du judaïsme polonais.

La clé de voûte des tensions entre Varsovie et Moscou, c’est le pacte Molotov-Ribbentrop de non-agression entre l’URSS et l’Allemagne nazie. En le signant en 1939, Hitler et Staline se sont partagé la Pologne, occupée par l’URSS jusqu’en 1989. Côté russe, «Moscou cherche à blanchir Staline de toute proximité avec les nazis en faisant oublier cet accord. L’enseignement de la guerre ne commence d’ailleurs qu’en 1941 lorsque l’URSS attaque le Troisième Reich», souligne la professeure Vera Kaplan, experte de la construction de l’histoire russe. Une omission qui s’accompagne ces derniers mois d’une campagne visant à faire porter la responsabilité du début de la guerre sur la Pologne. Le président russe a pointé du doigt la participation de Varsovie aux accords de Munich en 1938 qui avaient conduit au démembrement de la Tchécoslovaquie. L’occupation russe de la Pologne reste, quant à elle, présentée comme un événement inévitable.

Loi polonaise sur l’Holocauste

Indignés par cette réécriture de l’Histoire, les Polonais s’y adonnent pourtant eux aussi. Adoptée en juillet 2018 puis amendée face aux critiques, la «loi sur l’Holocauste» affirme notamment que de nombreux Polonais ont sauvé des juifs tout en minimisant leur implication dans les persécutions. «D’autres pays tels que la Hongrie, la Lituanie et l’Ukraine réécrivent l’Histoire. Mais la Pologne est la seule à en avoir pour l’instant – cela pourrait changer – fait une législation», note Havi Dreifuss. Malgré une déclaration jointe, les relations avec les Israéliens en ont pâti. Personne n’est près d’oublier les propos, début 2019, du ministre israélien des Affaires étrangères affirmant que «les Polonais tètent l’antisémitisme avec le lait de leur mère».

Quant à Staline, il est présenté en Pologne comme l’équivalent d’Adolf Hitler. Les commémorations liées à la Shoah se sont ainsi transformées en terrain d’affrontement diplomatique. Le 1er septembre, Vladimir Poutine n’avait pas été invité à la cérémonie des 80 ans du déclenchement de la Seconde Guerre mondiale en Pologne et ne viendra pas à celle du 27 janvier à Auschwitz. La Russie avait déjà boycotté, il y a un an, la commémoration de la libération du camp d’extermination par l’Armée rouge.

«Honorer les victimes»

Les experts de Yad Vashem déplorent que l’Holocauste soit ainsi manipulé à des fins politiques. Pour Havi Dreifuss, «ces tensions montrent l’importance du passé. Mais c’est par les historiens et non les gouvernements qu’il doit être écrit!» Elle qui a dénoncé sans ambages la position russe, le révisionnisme polonais et la complaisance israélienne ne mâche pas ses mots face à la politique de la mémoire dans laquelle bascule la Shoah. «J’aurais été plus heureuse de ces commémorations si les gouvernements s’étaient déplacés pour honorer les victimes et non pour conclure des alliances.»


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